Sujet du mois de mars 2007

 

Les protestants Bordelais et les charges politiques

Les protestants Bordelais d'hier ne se désintéressaient pas de la politique ; ce fut le cas dès l'établissement de la Réforme où ils se trouvent mêlés à tous les " troubles de religions " et souvent victimes de ceux-ci. Ce fut le cas encore, mais de façon positive, après le retour à la tolérance (1787) : ainsi en 1788 le pasteur Rabaut Saint Etienne écrivait aux protestants de Bordeaux : " On sait que c'est chez nous qu'est le germe de toutes les vérités politiques et économiques qui ont été publiées ces derniers temps… " … les protestants doivent donc " se préparer à devenir les instituteurs de la nation ".

Ce message ambitieux a été entendu et nombre de Bordelais ont siégé dans les assemblées nationales ou locales ; de façon plus significative encore, Bordeaux a connu entre 1838 et 1892 cinq maires protestants.

Deux questions se posent donc : pourquoi cet intérêt pour la politique ? Comment s'est-il traduit ?

Les Réformateurs ont, on le sait, insisté sur la dimension intra-mondaine du protestantisme, sur l'idée que les croyants ont pour responsabilité de contribuer à créer dans le monde présent, une société se conformant, autant que possible, aux principes évangéliques ; ainsi " l'homme protestant " est appelé à agir librement, et à exercer son influence dans l'espace public, toujours menacé par les désordres et les injustices. Dans cet esprit, avant 1789 nombre de protestants Bordelais fréquentaient " le Musée ", une société de pensée, où l'on débattait des possibilités de réformer un pays aux prises avec une crise financière, parlementaire, religieuse et morale. On ne s'étonne donc pas qu'André-Daniel Laffont de Ladébat ait rédigé en août 1789, un projet de Déclaration des Droits de l'Home et du Citoyen et qu'il ait été élu à l'Assemblée Législative (tout comme son coreligionnaire Jean-Pierre Sers) avant d'en assumer une des vice-présidences. Les deux Bordelais échappèrent de peu à la guillotine, Laffont de Ladébat parce qu'il avait refusé de voter la mort de Louis XVI, et Sers parce qu'il était accusé d'être " girondin ".

Dès le retour à une vie politique apaisée, les protestants font acte de présence massive en politique. Ils sont désignés à la députation dans les assemblées de l'Empire comme Jean-Pierre Sers ou J. Tarteiron, dans celles de la Restauration comme A. Dussumier-l'Ontbrune dans les rangs des ultras ou Elie Gantier, J.I. Balguerie, J.J. Bosc dans ceux de l'opposition. Sous la Monarchie de Juillet, Pierre- François Guestier et Jean-Henri Wustenberg seront élus, tout comme N. Johnston sous le second Empire. Après 1871, Emile Fourcand, successivement député et sénateur, Jules Stegg ou encore Albert Dormoy deviendront parlementaires. Ce dernier était député de la Gironde, lorsque fut discutée la loi de Séparation des églises et de l'Etat, qu'il approuva comme la plupart des députés protestants.

L'intérêt des protestants pour la politique est encore plus marqué en matière municipale. Dès 1796, des protestants sont désignés dans les assemblées locales (M. Lucadou), puis élus au suffrage censitaire et universel. Tout au long du XIXème siècle, et jusqu'au mandat d'Adrien Marquet, les protestants sont sur-représentés au conseil municipal par rapport à leur proportion dans la population de la ville. Ils sont présents sous tous les régimes, dans les majorités comme dans les oppositions, ce qui illustre parfaitement la diversité de leurs opinions. Même les pasteurs occupent des sièges municipaux comme F. Martin, membre du conseil municipal lors des Cent jours. La liste des élus est donc longue, mais la vraie originalité Bordelaise tient à la multiplication des maires au XIXème siècle : David Johnston (1838 - 1842), Alexandre de Bethmann (1867 - 1870), Emile Fourcand (1870 - 1871 et 1871 - 1874), Albert Brandenburg (1878 - 1882 et 1882 - 1884), Adrien Baysellance (1888 - 1892). Si les trois premiers ont été, selon la législation alors en vigueur, nommés par les pouvoirs publics, les deux derniers ont été désignés par le suffrage universel. Tous appartiennent au monde de l'industrie comme David Johnston, directeur d'une faïencerie, ou du grand commerce. Ils sont connus pour leur sensibilité aux questions d'assistance ; David Johnston avait instauré dans son entreprise un système de protection des ouvriers qu'il évoquait en conseil municipal, Alexandre de Bethmann présidait la commission des hospices avant de devenir premier magistrat (il avait renoncé à toute activité privée lorsqu'il était entré au conseil municipal), tout comme A. Brandenburg, dont on doit rappeler qu'il laissa à la ville de quoi construire le premier asile de nuit municipal.

Ces maires protestants sont connus aussi pour s'être penchés sur les questions éducatives ; ils ont contribué à la prise en charge par la municipalité des écoles protestantes (au nombre de huit, elles accueillaient 400 enfants en 1877), au développement des constructions pour rénover les lycées de garçons, ou édifier le premier lycée de filles. De ce point de vue, ils s'insèrent parfaitement dans le courant d'attachement des protestants à l'enseignement public, si important dans les années antérieures à 1914. Faut-il ajouter qu'ils ont calmé, en particulier Emile Fourcand, les ardeurs antiprotestantes ou anticléricales qui pouvaient se manifester ; Au XXème siècle, les protestants Bordelais semblent moins impliqués dans les responsabilités publiques même s'ils ne sont pas absents de la scène municipale durant la mandature de J.J. Chaban-Delmas (on pense à David Lawton, adjoint aux sports ou à P. Capdenat). Sans doute, les protestants font-ils désormais de la politique ailleurs, dans la périphérie de Bordeaux, ou autrement dans les associations, mais à l'évidence, la vie civique et publique ne les laisse pas indifférents comme le veut leur formation religieuse et culturelle.

Séverine Pacteau

 

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